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Dire oui à tout : et si c’était le problème ?

Une série pour chausser d’autres lunettes

Il y avait des autoclaves rouges dans cette usine agroalimentaire. Pas rouges de rouille, rouges d’une affiche plastifiée accrochée dessus. Recto rouge : contrôles non faits, machine inutilisable sauf dérogation écrite. Verso vert : contrôles faits, date marquée au feutre, autoclave utilisable jusqu’à telle date.

Rien de plus.

Pas de réunion, pas de nouveau process, pas de formation. Juste une couleur visible de loin. Et pourtant, quelque chose avait changé. Avant ce système, les contrôles hebdomadaires des thermomètres et manomètres étaient régulièrement oubliés. Pas par négligence, plutôt parce que chaque semaine il y avait beaucoup à faire, et qu’affecter quelqu’un pendant quatre heures à ces contrôles ne semblait jamais urgent.

Ce que ce petit système avait fait, sans que personne ne le formule ainsi, c’est rendre visible un non qui existait déjà. Quelqu’un disait non aux contrôles chaque semaine, en silence, en affectant cette personne à autre chose. Mais comme ce non n’était jamais dit explicitement, personne n’en assumait vraiment la responsabilité.

Le oui qui arrange tout le monde, sauf le travail

Dans un bureau d’études que j’ai accompagné, une équipe de chargés de projet gérait des commandes sur mesure pour des clients industriels. Chaque fois qu’un client appelait avec un nouveau projet, la cheffe de service l’affectait à l’un d’eux, en fonction de sa perception de la charge de chacun.

Sa perception. Pas la réalité mesurée, pas la charge déclarée par les intéressées.

Les chargés de projet, eux, ne disaient pas non. Parce que « le client irait voir ailleurs ». Parce que « ça retomberait sur un collègue ». Parce que dire non, dans cette équipe, ressemblait à un aveu de faiblesse ou un manque de professionnalisme.

Résultat : des projets régulièrement en retard, un stress permanent dans l’équipe, un turn-over élevé. Et des clients insatisfaits, précisément parce que personne n’avait osé leur dire clairement ce qui était faisable et ce qui ne l’était pas.

Ce qui a changé la situation n’est pas non plus spectaculaire : un tableau de suivi visuel installé dans le bureau partagé. Chaque chargé de projet y indique ses projets en cours et son niveau subjectif de charge. Visible par tous, visible par la cheffe de service.

Dès que la charge est devenue visible, tout le monde s’en est saisi. La coopération s’est développée. Les devis ont intégré des délais plus réalistes. Et, effet non prévu, un tableau de disponibilité des équipements a été ajouté dans la foulée, parce que c’était finalement aussi une source régulière de retards.

Les clients ont apprécié. Pas malgré la transparence sur les délais, grâce à elle.

Le non qu’on ne dit pas est quand même là

Ce que ces deux histoires ont en commun, c’est que le non existait avant qu’on le rende visible. Dans les deux cas, quelqu’un disait non à quelque chose, chaque semaine, sans le dire. Non aux contrôles d’autoclaves. Non à une vraie évaluation de la charge avant d’accepter un projet.

Le problème avec un non silencieux, c’est qu’il n’a pas d’effet. Il se transforme en retard, en stress, en qualité qui baisse, en client déçu. Et comme personne ne l’a dit explicitement, personne ne s’en sent vraiment responsable.

C’est quelque chose que je vois souvent dans les PME industrielles : on démarre une affaire alors qu’il manque des composants, on déplace une machine sur site avant d’avoir l’autorisation d’intervenir, on accepte une commande spéciale sans vérifier si la ligne peut absorber. Chaque fois, il y a eu un oui implicite à la demande, et un non implicite aux conditions nécessaires pour la tenir. Et quand ça coince, tout le monde est surpris.

Si je ne dis pas non clairement, je ne suis pas neutre pour autant. J’accepte ce qui est décidé ou proposé. Et je ne peux pas ensuite me dégager de ce qui en découle.

Un vrai oui, ça ressemble à quoi ?

Fabien Rodhain, formateur en codéveloppement professionnel, utilise une expression que je trouve juste : le « oui physiologique ». L’idée, c’est de distinguer le oui réfléchi et engagé du oui « social », celui qu’on donne pour s’aligner, éviter le conflit, ne pas paraître difficile.

Le oui social est confortable sur le moment. Il lisse les tensions, il préserve la relation. Mais il reporte le problème, souvent avec intérêts.

Ce que j’observe dans les équipes qui fonctionnent bien, c’est qu’elles ont appris à demander des vrais oui. Pas des oui de politesse. Des oui qui signifient : j’ai compris ce qu’on me demande, j’ai vérifié que c’est compatible avec ce que j’ai déjà, et je m’engage à le tenir. Ou alors un non assumé.

Ça change beaucoup de choses. Les engagements deviennent tenables. Les priorités deviennent visibles et discutables. Et quand quelque chose dérape, on peut comprendre pourquoi sans chercher un coupable, parce que les décisions ont été prises en connaissance de cause.

Ce n’est pas simple à mettre en place, surtout dans des entreprises où dire non ressemble encore à de la désobéissance. Mais c’est souvent là, dans cette capacité à poser un cadre clair, que se joue une grande part de la performance et du bien-être des équipes.

La prochaine fois que quelqu’un dans ton équipe dit oui, ça vaut peut-être la peine de lui demander : à quoi tu dis non en même temps ?

Va voir.

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