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Expliquer, c’est pas si simple

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Une série pour chausser d’autres lunettes

Patrick, poseur de menuiseries depuis quinze ans, refuse d’emmener Kilian sur un chantier.

Pas parce qu’il ne veut pas de lui. Au contraire.

« Kilian progresse bien, je ne veux pas tout gâcher en allant avec lui sur ce chantier. »

Le directeur n’en revient pas. Quelques mois plus tôt, Patrick était le premier à râler contre ce nouveau système d’accompagnement des apprentis. Qu’est-ce qui a changé ?

Le problème de départ

Dans cette menuiserie bretonne qui fabrique et pose des fenêtres sur mesure, aucun nouveau poseur ne restait. Le directeur dépensait de l’argent et de l’énergie à former des gens qui partaient au bout de quelques semaines. Les anciens avaient leur explication toute prête : « Ils ne sont pas motivés », « On ne trouve plus de bons profils », « Les jeunes ne veulent plus travailler ».

La réalité était pourtant ailleurs.

Les nouveaux étaient affectés en binôme avec des poseurs expérimentés. Jusque-là, rien d’anormal. Sauf que c’était le planning qui décidait des affectations, en fonction des besoins immédiats de l’entreprise. Résultat : un nouveau pouvait se retrouver, avec son tuteur, sur un chantier très technique dès sa deuxième semaine, face à des châssis complexes qu’il n’avait aucune chance de maîtriser.

Les tuteurs, des experts, eux, faisaient leurs gestes à toute vitesse, il fallait finir ce chantier difficile. « C’est logique », « Tu vas voir, ça vient ». Ils montraient. Ils ne transmettaient pas.

Kilian, par exemple, aurait probablement abandonné. Pas par manque de motivation. Parce qu’il se sentait nul en permanence.

Pourquoi l’expert transmet mal

Il existe un modèle qui explique très bien ce qui se passe. On l’appelle les « 4 stades de compétence ». Il a été formalisé dans les années 70 par Noel Burch, mais on le redécouvre régulièrement tellement il est parlant.

Voici comment ça marche.

Stade 1 : l’incompétence inconsciente. « Je ne sais pas que je ne sais pas. » C’est le nouveau qui arrive et pense que poser une fenêtre, ça ne doit pas être si compliqué. Il a vu des vidéos sur YouTube, il a bricolé chez lui. Il ne mesure pas l’étendue de ce qu’il ignore.

Stade 2 : l’incompétence consciente. « Je sais que je ne sais pas. » C’est le même, après deux jours sur un chantier difficile. Il réalise l’ampleur de ce qu’il ignore. C’est le moment le plus décourageant. Beaucoup abandonnent là.

Stade 3 : la compétence consciente. « Je sais faire, mais je dois me concentrer. » Il y arrive, mais en suivant sa checklist pas à pas. Il vérifie, il réfléchit, il n’est pas encore fluide.

Stade 4 : la compétence inconsciente. « Je ne sais plus que je sais. » C’est Patrick. Quinze ans de métier. Ses gestes sont des automatismes. Il ne décompose plus ce qu’il fait.

Et c’est là que ça coince.

Quand un « stade 4 » forme un « stade 1 », il y a un gouffre. L’expert a oublié ce que c’est de ne pas savoir. C’est comme demander à quelqu’un qui fait du vélo depuis trente ans d’expliquer comment on tient l’équilibre. Il ne sait plus. Il fait, c’est tout.

Le problème, ce n’est pas que l’expert soit incompétent pour transmettre. C’est qu’il ne voit pas le fossé qui le sépare du débutant.

Ce qu’on a changé

L’idée a été de rendre visible ce qui était invisible.

D’abord, on a défini ce qu’un nouveau poseur devait savoir faire au bout de douze semaines. Pas « être autonome » (trop vague), mais une liste concrète de tâches : dépose des ouvrants, traçage des découpes, mise en place du dormant, vérification de l’étanchéité, réalisation des joints de silicone…

Ensuite, on a créé une fiche de suivi. Pour chaque tâche, le nouveau devait s’auto-évaluer selon quatre colonnes : « j’aime faire et je sais faire », « j’aime faire mais je ne sais pas faire », « je n’aime pas faire mais je sais faire », « je n’aime pas faire et je ne sais pas faire ».

Pourquoi le « j’aime / j’aime pas » ? Parce que souvent, quand on n’aime pas faire quelque chose, c’est qu’on ne se sent pas à l’aise. Ça peut révéler une peur de rater, un manque de confiance. C’est une information précieuse pour le tuteur.

Et puis il y avait une règle d’apparence anodine : pas de changement de tuteur avant trois mois. C’était pour éviter que le planning ne casse les binômes quand ça l’arrangeait, en laissant l’apprenant avec quelqu’un qui ne savait pas où il en était dans sa progression.

Le plus important : c’est désormais le bon déroulement de la formation qui prime à l’arrivée d’un nouveau. Le tuteur décide quand son apprenant est prêt pour des chantiers plus difficiles. Pas le planning.

Au début, ça a coincé. Les poseurs expérimentés devaient accepter d’aller sur des chantiers « simples » pour que leurs apprenants puissent se confronter à des cas accessibles. Ça leur semblait une perte de temps. Et le planning était en colère de perdre de la flexibilité.

Ce qui a changé

Une fois que les poseurs ont compris le schéma de montée en compétence, ils ont pu créer un système gagnant-gagnant. Les nouveaux sont devenus opérationnels beaucoup plus vite. Ils avaient confiance en eux parce qu’ils voyaient leur progression, tâche après tâche. Et les tuteurs ont découvert quelque chose d’inattendu : la satisfaction de transmettre.

Patrick, qui râlait au début, est devenu le premier défenseur du système.

Sa phrase « je ne veux pas gâcher Kilian » montre qu’il avait changé de regard. Il ne voyait plus le nouveau comme quelqu’un à qui montrer comment on fait. Mais comme quelqu’un dont il fallait protéger la progression.

Ce que cette histoire nous apprend

Au départ, tout le monde partait d’une certitude : c’était les nouveaux qui étaient nuls. Ils ne voulaient plus travailler, les jeunes n’avaient aucun savoir-faire pratique, etc.

Cette certitude empêchait de voir le vrai problème. Ce n’était pas les gens. C’était le système.

On croit que transmettre, c’est expliquer. Que si l’autre ne comprend pas, c’est qu’il n’est pas assez bon, pas assez motivé. En réalité, c’est souvent qu’on a oublié ce que c’est d’apprendre. Et qu’on n’a pas créé les conditions pour que l’autre puisse progresser à son rythme.

Transmettre, ce n’est pas montrer ce qu’on sait. C’est se souvenir de ce qu’on a appris.

Va voir.

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