Va voir

Cet article fait partie de la série « Va voir »

Alexandra en a marre. « On est toujours en retard au dĂ©marrage de la ligne. Il faut aller vite, on n’a jamais le temps de bien s’installer. »

Je suis en mission dans cette PME qui fait des petites séries. Je suggère une idée simple : et si on prenait justement le temps de bien tout régler avant de démarrer, pour que ça fonctionne vraiment ensuite ?

Réaction immédiate du groupe : « Impossible. Vous ne vous rendez pas compte. Germain va nous tomber dessus. »

Germain, c’est le directeur de production. Et visiblement, c’est lui le problème.

Le réflexe du coupable

Ce que le groupe ne sait pas, c’est que j’ai vu Germain la semaine dernière, lors du cadrage de la mission. Il m’a confiĂ© sa frustration : il aimerait tellement pouvoir faire confiance Ă  ses collaborateurs. Il voit bien que les lignes sont mal installĂ©es au dĂ©marrage. Il voudrait leur donner de l’autonomie, mais personne n’en fait rien.

Germain accuse son Ă©quipe de ne pas prendre ses responsabilitĂ©s. L’Ă©quipe accuse Germain de mettre la pression. Tout le monde pointe du doigt. Personne ne bouge.

C’est confortable, d’accuser. Ça nous dĂ©charge. Ça nous donne l’impression d’avoir identifiĂ© le problème. Et ça nous laisse totalement impuissants…

Pendant longtemps je savais intuitivement que ces accusations n’apportaient pas grand-chose car le problème pouvait persister depuis des annĂ©es. Et rĂ©cemment j’ai lu un article (lien en bas de page) qui met des mots sur ce mĂ©canisme : l’Ă©chelle des comportements, conçue par Galaxie Conseil. L’idĂ©e est simple : Face Ă  une situation problĂ©matique, nos rĂ©actions se rĂ©partissent sur une Ă©chelle. En bas, les comportements orientĂ©s problème : ignorer, nier, accuser, se justifier. En haut, les comportements orientĂ©s solution : assumer, pallier, analyser, imaginer.

L'échelle des comportements, inspirée de celle de Galaxie Conseil

Les comportements du bas donnent l’impression d’agir. On s’agite, on discute, on dĂ©signe des responsables. Mais en rĂ©alitĂ©, on reste dans la tĂŞte. On ne change rien. On maintient le problème.

Accuser Germain, c’est rester coincĂ© en bas de l’Ă©chelle. C’est pareil lorsque Germain reproche Ă  son Ă©quipe de ne pas prendre son autonomie, Il est lui aussi coincĂ© en bas de l’échelle.

Le moment oĂą quelqu’un dit « et si… »

Ce jour-lĂ , avec le groupe d’Alexandra, j’ai posĂ© une question qui a créé un malaise : « Et si vous aviez, vous aussi, une part de responsabilitĂ© dans ces retards ? La ligne n’est pas bien installĂ©e au dĂ©marrage. Mais c’est vous qui dĂ©cidez de dĂ©marrer quand mĂŞme. »

Silence. Regards Ă©changĂ©s. J’ai senti la tension monter.

Et puis quelqu’un a dit : « Oui mais qu’est-ce qu’on peut faire pour corriger ? »

Et quelqu’un d’autre : « Et si on essayait de… »

On a essayé. On a ajusté. On a continué.

Le moment qui a permis d’amorcer cette boucle d’amĂ©lioration, c’est lorsqu’on est arrivĂ©s au barreau central de l’Ă©chelle : assumer. Accepter qu’on a une part, mĂŞme petite, dans ce qui arrive. C’est inconfortable. Mais c’est exactement lĂ  que tout bascule. Parce que si j’ai une part de responsabilitĂ©, alors je peux agir pour que ça change.

Ce que ça change vraiment

Quelques semaines plus tard, une participante m’a dit quelque chose qui m’a marquĂ©e : « Ça a tout changĂ© pour moi. Avant, je pensais que ma responsabilitĂ© c’Ă©tait de dĂ©marrer coĂ»te que coĂ»te. Maintenant je sais que c’est d’avoir une ligne qui fonctionne de manière optimale pour tous. Le coĂ»t, oui. Mais aussi la qualitĂ©, la sĂ©curitĂ©, le bien-ĂŞtre au travail. »

L’Ă©quipe avait changĂ© de posture. Et Germain aussi. Il n’avait plus besoin de surveiller, de contrĂ´ler, de serrer. La confiance pouvait s’installer.

Je vois souvent ce schĂ©ma dans mes accompagnements. CĂ©cilia, par exemple, une manager promue il y a deux ans, rĂ©alise un jour que son management bienveillant gĂ©nère aussi des difficultĂ©s. Ă€ force de ne pas vouloir brusquer, elle n’a jamais clarifiĂ© ses attentes. Son Ă©quipe navigue Ă  vue, et elle s’Ă©puise Ă  rattraper les erreurs. Le jour oĂą elle assume sa part dans la confusion ambiante, elle commence enfin Ă  poser un cadre clair. Sans agressivitĂ©. Avec soulagement, mĂŞme.

Le vrai sujet n’est jamais de savoir si les collaborateurs sont fiables ou pas, s’il faut les serrer ou leur faire confiance. C’est de crĂ©er les conditions pour qu’ils puissent assumer leur part. Et ça commence souvent par accepter la nĂ´tre.

J’ai dĂ©cidĂ© d’utiliser l’Ă©chelle des comportements de façon systĂ©matique dans mes accompagnements. Parce qu’elle aide Ă  voir oĂą on en est, sans jugement. Et surtout, elle montre le chemin pour remonter.

La prochaine fois que vous entendrez « c’est la faute de… », posez-vous la question : sur quel barreau de l’Ă©chelle ĂŞtes-vous ? Et quel petit pas pourrait vous faire monter d’un cran ?

Va voir.


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