logo_innovaction_2017Le 23 juin, j’ai eu l’occasion de visiter une exploitation agricole voisine, dans le cadre des journées Innov’Action organisées par la Chambre d’Agriculture. Et c’était fascinant !

C’était fascinant car je vis en zone rurale et j’ai vu que, contrairement aux clichés, les agriculteurs, et même ceux qui ont de petites exploitations, innovent et décident volontairement d’avoir une approche plus écologique.

C’était fascinant car je suis passionnée de transformation « gagnant – gagnant » en entreprises et j’ai vu des personnes qui ont spontanément fait évoluer leurs pratiques afin d’être plus performants, pour eux, pour les voisins, pour les consommateurs et mêmes leurs fournisseurs.

Je raconte donc leur histoire telle que je l’ai comprise.

en 2007, « le sol s’en va »

Tout a véritablement commencé par la remarque d’un ancien lorsque Patrick Durand était jeune stagiaire. Un agriculteur se plaignait que la charrue faisait remonter les cailloux dans les champs. Et l’ancien a répondu « mais ce ne sont pas les cailloux qui remontent, c’est ta terre qui s’en va ». Cette phrase qui faisait rire à l’époque est restée dans la tête de Patrick.

Et en 2007, lorsqu’il regardait ses terres avec son associé, il a compris qu’il ne fallait pas sourire, mais plutôt prendre le problème à bras le corps. En effet, les champs s’érodaient sous l’effet du vent et de la pluie et ça devenait visible.

2017, le retour des coquelicots !

2017, le retour des coquelicots !

 

Et depuis 10 ans maintenant, le GAEC Avel Mor de Saint Jean Trolimon (Finistère) a transformé ses pratiques pour que la terre ne s’en aille plus !

10 ans de changements progressifs et écologiques

La prise de conscience étant faite, il fallait maintenant commencer à trouver des solutions. Rapidement le GAEC a pu adhérer à un Comité de Développement des Agriculteurs qui s’intéressait aux TCS, ou Technique de Conservation des Sols. Ce comité existe depuis 2000 et compte 180 exploitations adhérentes, Ce réseau fonctionne sur l’expérimentation par chacun et le partages des réussites… et des échecs.

C’est ainsi que Patrick Tanguy et son associé (puis ses deux associés) ont réalisé des expériences et tiré parti des résultats, bons ou mauvais. Au bout de 10 années de « petits pas », ils ont amélioré les qualités de tous leurs sols et réduit fortement le travail (ou la « déstabilisation ») des sols.

Et aujourd’hui certaines parcelles sont prêtes au semis direct, sans labour préalable du terrain. C’est une véritable démarche d’agro-écologie.

Il s’agit de « remplacer le gasoil par la photosynthèse, les outils par les racines, une partie de l’engrais azoté par les légumineuses, limiter les traitements phytos avec des rotations intelligemment menées » – Pascal CHAUSSEC, agriculteur à Edern

Plus qu’une technique, un état d’esprit

Evidemment la technique est intéressante. Je sais maintenant reconnaître un équipement de semis direct et voir qui, parmi mes voisins, privilégie des méthodes plus respectueuses de l’environnement !

Mais ce qui justifie de partager cette histoire, c’est qu’il ne s’agit pas vraiment de technique…Comme toujours, le changement provient d’un regard, d’un point de vue, différent.

Nos trois co-dirigeants auraient pu continuer à faire comme avant, ça fonctionnait et ils tiraient un revenu satisfaisant de leur travail. Ils auraient pu fermer les yeux et ne pas voir que quelque chose ne tournait pas rond. Ils auraient pu fermer leurs oreilles et ne pas entendre parler des travaux des pionniers de la TCS. Mais ils ont décidé « qu’ils voulaient que les vers de terre fassent le labour pour eux » et ce nouveau point de vue a tout changé pour eux.

  • au lieu de préparer les parcelles à la culture de l’année, ils se sont mis à préparer les cultures de la prochaine décennie ;
  • au lieu de pulvériser des fertilisants et des traitements phytosanitaires, ils se sont demandé ce qui pouvait sans effort aider les plantes à se développer ;
  • au lieu de faire toutes les opérations habituelles avec leurs engins, ils ont regardé ce qu’ils pouvaient supprimer ou modifier pour préserver les vers de terre, et plus largement la structure de leurs terres ;
  • au lieu de continuer à acheter des matériels pour leur seule structure, ils se sont tournés vers un prestataire de travaux agricoles qui pouvait investir dans des outils très performants et innovants et les amortir en les mutualisant pour plusieurs exploitants agricoles.

Ils ont posé une question : « pourquoi est-ce que nos terres demandent toujours plus de traitements, les cultures sont de moins en moins résistantes aux maladies, à la sécheresse ? ». Et partant de ce pourquoi, ils ont questionné encore et encore, réalisé des essais, profité de leurs retours d’expériences et de ceux des participants à leur comité.

Et en 10 ans, ils ont amélioré considérablement leur exploitation à la fois à court terme (l’équilibre économique de l’année) mais aussi à moyen terme (l’équilibre économique dans 10 ans et l’empreinte écologique). Ils n’ont jamais pensé qu’il suffisait d’appliquer la recette qui fonctionne chez un autre (chaque parcelle est unique) ou envisagé de baisser les bras lorsqu’un essai ne donnait pas des résultats satisfaisants.

La recette de leur succès, c’est d’essayer, questionner, remettre en cause, partager les retours d’expérience et … être humble. C’était le plus surprenant : ces gens nous parlaient des améliorations apportées à leur exploitation, et on avait le sentiment qu’ils n’y étaient pour rien ! Il fallait les entendre remercier tous leurs partenaires – collègues du comité, Chambre d’agriculture, mais aussi leurs fournisseurs.  Je crois que cette humilité est pour beaucoup dans leur succès : sans humilité on n’essaie pas pour apprendre, on essaie pour démontrer qu’on a raison et le premier échec sonne le glas des expérimentations.

Ce qu’ils nous apprennent aussi

Cette visite m’a aussi confortée dans deux hypothèses :

  1. Ceux qui réussissent à transformer leur modèle de réussite sont ceux qui sont passionnés par le changement. Les entreprises qui réussissent le mieux ont des leaders qui s’impliquent beaucoup pour que leurs pairs puissent adopter également leur modèle. Patrick Tanguy est devenu agri’tuteurs dans le comité de développement. Il est l’un des 30 participants qui s’investit pour partager avec d’autres agriculteurs les pratiques TCS et les aider à s’y engager. Participer aux journées Innov’Action est également un engagement prenant, qu’on ne réalise que si l’on veut partager, et apprendre, avec les autres.
  2. Dans cette histoire, tout est lié : en améliorant l’empreinte écologique, on améliore le modèle économique. les salariés et associés se sentent mieux dans leur tête car ils contribuent positivement à changer le monde. Ils se sentent aussi mieux physiquement car ils s’épuisent moins à contrer des effets pervers qu’ils ont eux-mêmes générés et perdent moins de temps. Une vision systémique est essentielle pour améliorer progressivement et significativement une situation. On est toujours la cause de la situation insatisfaisante que l’on rencontre, même lorsqu’on a de bonnes raisons d’avoir fait comme ça !
  3. Et en plus, pour ceux qui préfèrent dire « ce n’est pas possible » plutôt qu’essayer de nouveaux modèles : en 2007, il était impossible de pratiquer le semis direct. Les machines n’existaient pas, les sols étaient inadaptés, les compétences très faibles. Il a suffi que quelques pionniers décident « oui, c’est possible » (« yes, we can ! ») pour que les astres s’alignent. En 2017, il est parfaitement possible de semer sans labour préalable, et 40 exploitations agricoles du Finistère le font déjà.

Et maintenant ?

Et vous, quel nouveau point de vue pourriez-vous adopter pour accélérer le changement de votre modèle de réussite ?